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Tant a déjà été raconté à ce sujet. Et nombreux ont été les articles truffés d'inexactitudes, commises par des journalistes peu scrupuleux. Certes, un fait divers, par définition, ne constitue pas un événement majeur. Mais, un fait divers est toujours révélateur d'un phénomène de société. On ne peut donc pas se permettre de transformer la réalité. Tout bon journaliste qui se respecte ne doit pas s'accorder d'affabulations. Le journal se devait de rétablir la vérité. Voici donc le récit des faits, établi d'après le témoignage de Bastien, l'un des trois étudiants ayant vécu l'histoire...

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Femme empaillée assise sur un fauteuil
"Alors, nous étions au Festival des Bouquinistes Obscurs qui a lieu la nuit, devant le château de Valréon. J'étais accompagné de Thomas et Jérémy, deux bons amis de la fac. Nous flânions devant les stands à la recherche de livres étonnants que l'on ne peut trouver que dans ce genre de manifestation. Je suis d'ailleurs tombé sur une édition originale du fameux roman de Marc Ronquin, Draculette, que je me suis empressé d'acheter. Un peu après, un homme nous a interpelé par nos prénoms, c'était M. Barnadu, notre professeur de philosophie générale. Cette rencontre fortuite nous a agréablement surpris. Nous en avons profité pour parler littérature. Après avoir passé un agréable moment, M. Barnadu nous a invité à boire un verre chez lui, le festival prenant fin. Evidemment, nous avons accepté, heureux de prolonger ces instants de conversation avec notre professeur. Il nous a donc emmené en voiture jusqu'à son domicile.
Nous sommes alors arrivés dans une petite rue de lotissement périphérique assez sombre. La maison de M. Barnadu était déjà éclairée de l'intérieur. Cela a éveillé ma curiosité étant donné que je savais que notre professeur vivait seul, ayant perdu sa femme dans un accident de voitures. Il nous a donc fait pénétrer chez lui. Arrivés dans le salon, nous avons vu, posé sur un des fauteuils, un étrange mannequin en plastique. Il était laid, malingre et faisait penser à une vieille poupée de taille humaine. Mes amis et moi étions quelque peu déconcertés et avons donc demandé à notre professeur l'utilité d'un tel objet. Un certain état de joie et d'excitation s'est alors emparé de lui. Il nous a expliqué, d'une manière assez confuse, que ce mannequin lui servait d'exutoire pour se libérer de ses pulsions violentes. Un punching-ball, en quelque sorte... M. Barnadu s'est ensuite précipité dans une pièce voisine, nous disant qu'il cherchait quelque chose.Thomas, Jérémy et moi n'étions pas tranquilles. L'ambiance était sinistre et nous commencions à être fatigués. Quelques minutes après, notre professeur nous a rejoint, un fusil de chasse à la main.
Nous avons commencé à nous inquiéter quant aux intentions de M. Barnadu. Celui-ci voulait, en fait, que l'on s'amuse à tirer quelques cartouches sur le mannequin en plastique. Mes amis et moi avons trouvé cette idée très incongrue. Nous avons d'abord refusé, prétextant l'envie de rentrer chez nous. Mais, il a commencé à s'énerver. Devant son insistance malsaine, j'ai finalement accepté d'essayer sa carabine. Il me l'a donc tendu. Lentement, dans un silence troublant, j'ai pointé le canon de l'arme vers la poupée. J'ai fermé un oeil, je visais... Je me concentrais sur l'objet. J'avais comme envie de l'esquinter le plus possible pour en finir avec cette soirée devenue peu rassurante. Je tremblais légèrement. Tout en fixant le mannequin, je tentais de stopper définitivement la faible vibration qu'exerçait le fusil. Peu à peu, j'y suis parvenu. Je commençais à presser doucement sur la gachette. Alors, j'ai eu l'impression qu'un frémissement quasi-imperceptible parcourait le mannequin. J'ai d'abord cru que celui-ci était le fruit de mon imagination. Le coup était prêt à partir quand j'ai vu, très distinctement, les yeux de la poupée cligner. Ne pouvant plus faire machine arrière, j'ai vite dévié la trajectoire du canon de l'arme afin de ne pas toucher le mannequin.
La balle a frôlé l'étrange pantin pour finir dans le mur. Un cri strident s'est alors échappé de ce qui devait faire office de bouche à ce que nous avions considéré jusque là comme un objet. Puis, le cri s'est transformé en un pleur. Oh, quel pleur... Il était doux, déchirant et contrastait avec la difformité de la personne qui la répandait. Thomas, Jérémy et moi étions profondément émus par cette triste petite musique gémissante. Nous nous sommes regardés un instant, tous trois complétement décontenancés. M. Barnadu, lui, était passé de son état d'euphorie à un état d'effondrement. Il ne cessait de répéter : "Je suis un misérable !" Mes amis et moi avons donc pris la décision d'appeler la police, définitivement persuadés que le supposé mannequin en plastique était, en fait, une femme bien vivante."

Une enquête menée par la police a finalement permis d'élucider le mystère. Tout d'abord, il a été révélé que la femme de Félicien Barnadu, répondant au prénom de Colette, a certes été victime d'un accident de voitures mais qu'elle n'y a jamais trouvé la mort. Cet accident lui a quand même laissé de très graves séquelles physiques : paralysie quasi-totale, déformation du visage dûe à des brûlures très sérieuses... A cette époque, les médecins étaient extrêment pessimistes quant au rétablissement de la malheureuse. Ils ont décidé de se servir abondamment de prothèses en plastique qu'ils ont placé sur de nombreuses parties du corps de Colette Barnadu, y compris sur son visage. Cette utilisation excessive d'appareils de prothèse a donné à l'accidentée cette apparence d'objet inerte, cet aspect de mannequin inanimé.
L'enquête a aussi permis de comprendre les intentions de Félicien Barnadu. Celui-ci était vraiment amoureux de sa femme. Mais, suite à l'accident, ses relations avec elle ont été bouleversées. En premier lieu, la communication avec elle est devenue pratiquement impossible. En effet, Colette Barnadu a vu une grande partie de ses sens affectée et elle éprouve beaucoup de mal à articuler des sons. De plus, elle a perdu toute sa beauté, ce qui a énormément perturbé son mari. Enfin, celui-ci s'est vu contraint à s'occuper de sa femme, du fait de sa paralysie, à longueur de journées. Bref, M. Barnadu était devenu aussi malheureux que sa compagne. Peu à peu, il a commencé à la délaisser et à la nourrir de moins en mois, ce qui d'ailleurs explique son état chétif. Puis, il est devenu violent avec elle.
Pour en finir avec ce calvaire, Félicien Barnadu a décidé de mettre fin aux jours de sa femme. Il a donc imaginé ce plan macabre de tir à la carabine faisant porter le chapeau à une autre personne que lui. Ainsi, il s'est rendu au Festival des Bouquinistes Obscurs, sachant qu'il y trouverait sans doute une connaissance pouvant jouer le rôle du meurtrier.

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